Orateur(s)
Amélie Halbach Assistante-Doctorante (Faculté d'Architecture, ULiège)
Anne-Françoise Marique Responsable Cellule Projets (Administration des Ressources Immobilières, ULiège)
Lionel Delatte Architecte & Co-Fondateur (Circonflexe)

Encourager la circularité via le réemploi des composants architecturaux

    Résumé

    Secteur majeur de l’économie européenne, le secteur de la construction est responsable de près de 50% des extractions de matières premières, mais également de plus de 35% de la production totale de déchets de l’Union européenne. De plus, l’extraction des matières, la fabrication des produits, la construction et la rénovation des bâtiments engendrent 5 à 12% des émissions nationales des gaz à effet de serre. L’empreinte environnementale sans cesse grandissante du secteur l’oblige à se remettre en question et à engager une transition écologique vers une démarche circulaire. Cette transition représente un changement en profondeur auprès de tous les acteurs et parties prenantes du projet, mais aussi à tous les niveaux et phases du cycle de vie. Cette rencontre-conférence fut l’occasion de faire le point sur les pratiques en cours et de s’inspirer d’actions de terrain.

    Anne-Françoise Marique, Responsable Cellule Projets à l’Administration des Ressources Immobilières de l’ULiège, a introduit cette conférence en présentant l’opération de réemploi à grande échelle organisée dans le cadre du projet de rénovation énergétique et patrimoniale de l’Institut de Botanique B22, sur le campus de l’ULiège.

    Elle a expliqué que pour déterminer l’état de la situation, une phase d’analyse préalable du bâtiment avait été menée sur base de 3 critères : analyse architecturale et technique, analyse sanitaire (état physique du bâtiment), analyse énergétique (action importante à faire au niveau de l’enveloppe). 

    Parmi les pratiques de réemploi utilisées, outre les 2.600m² de BARNWOOD qui ont recouvert l’enveloppe du bâtiment, citons également :

    • le démontage / nettoyage / repose des pavés pour les abords in situ et ailleurs sur le campus ;
    • le démontage / nettoyage / repose de lambris métalliques en toiture ;
    • le recours à des bois de réemploi (dock) pour la terrasse extérieure ;
    • la récupération des trémies / conduits de ventilation.  

    Terminée en 2019, cette rénovation continue d’être amplifiée au travers de 5 autres projets de rénovation énergétique sur le campus de l’ULiège (réalisation d’inventaires circularité par Circonflexe, intégration tant que faire de clauses de réemploi aux cahiers spéciales des charges, récupération, nettoyage, reconditionnement de divers matériaux).

    Dans son retour d’expérience quant au réemploi, dans le cadre de ce projet, Anne-Françoise Marique a pointé les contraintes, difficultés et limitations suivantes :

    • la difficulté de l’adéquation entre l’offre et la demande (en termes d’objets, de planning, de budget…) voire l’absence de demande / de marchés (e.g. sièges d’amphithéâtres) ;
    • la problématique de l’amiante et de la durée de vie des matériaux (après 50 ou 60 ans, tout n’est pas récupérable) ;
    • la prescription (marché public) des matériaux, l’absence de normalisation et les garanties / cadre juridique peu ou pas encore adaptés ;
    • les réticences des entreprises de construction ;
    • la non-maitrise de “l’image” ;
    • la disponibilité des matériaux en chantier et son impact sur la gestion des plannings ;
    • le budget : le réemploi n’est pas (toujours) une économie, ni en temps ni en argent, particulièrement si pas anticipé au CSC (démontage minutieux, tri, nettoyage, stockage, reconditionnement).

    Mais, selon elle, il s’agit aussi et surtout d’enjeux importants pour tous les acteurs de la construction, des concepteurs aux entreprises.

    Lionel Delatte, Architecte & Co-Fondateur de Circonflexe, bureau de consultance en circularité pour les professionnels de la construction, a ensuite rappelé, après un bref historique du réemploi, le principe de circularité qui consiste à diminuer les flux entrants de matériaux neuf et les flux sortants de déchets ; à exploiter le potentiel de réemploi des matériaux existants dans le futur projet (actions in-situ) ; et à valoriser les matériaux existants dans d’autres projets (actions ex-situ).

    L’échelle de Lansink, qui a été pensée pour questionner la façon dont nous traitons les déchets, hiérarchise le traitement des déchets, du plus vertueux vers le moins respectueux de l’environnement. Il s’agit donc d’un outil clé pour atteindre le principe d’économie circulaire des ressources.

    Il a ensuite expliqué l’importance de passer du physique au digital pour analyser et traiter les données visant à démontrer le potentiel de réemploi des matériaux existants en amont. Aussi, en partenariat avec le GRE-Liège, Circonflexe travaille à la mise sur pied d’une matériauthèque pour favoriser l’utilisation des matériaux de réemploi dans le secteur de la construction et de la rénovation. Digitaliser l’information à la source pour rendre possible la circularité tout au long des chantiers de (dé)construction et voir le bâti comme un gisement de matériaux dont le potentiel est sous-exploité sont deux éléments essentiels.

    Il a ensuite illustré les solutions concrètes et durables que Circonflexe met en oeuvre dans le réemploi de matériaux issus de bâtiments voués à être déconstruits, au travers de quelques exemples (Cité du Moulin à Glain, bâtiments de l’ULiège, rénovation de Galère à Chaudfontaine, ancienne mairie d’Ougrée). Il a également présenté le Proof Of Concept, réalisé en collaboration avec Eloy, Di Matteo et Priaes, pour l’inventorisation rapide des matériaux, après déconstruction.

    Pour conclure sa présentation, Lionel Delatte a insisté sur l’importance de SAVOIR ce que l’on a pour construire le projet AVEC, ce qui sous-tend de construire autrement et de laisser place à une plus grande créativité dans la conception.

    Amélie Halbach, Assistante-Doctorante à la Faculté d'Architecture de l’ULiège, nous a quant à elle présenté le concept du passeport matériaux (PM), sujet de sa thèse.

    Deux grandes entrées de circularité permettent de maintenir les produits et matériaux de construction en circulation : la circularité que l’on met en œuvre aujourd’hui (le concept réemploi ; recyclage, upcyclage, downcyclage) et le réemploi que l’on prévoit pour demain (concepts d’adaptabilité, de démontabilité et de déconstruction).

    Les villes véritablement durables de l'avenir ne différencieront pas les déchets et les ressources. Alors que les mines traditionnelles se tarissent, les villes deviennent peu à peu les mines de demain (urban mining). Redéfinir les déchets comme des ressources et le stock bâti comme source potentielle de matériaux est essentiel mais cela nécessite un changement d’approche de tout le secteur de la construction et de la démolition.

    Ainsi, pour assurer l’efficacité de l’urban mining, il est essentiel :

    • que le démontage des matériaux soit réalisable (techniquement) et rentable (économiquement) ;
    • de disposer d’informations sur la quantité, la qualité, les caractéristiques techniques et les dimensions géométriques des éléments de construction. 

    Il est donc important d’anticiper le démantèlement des constructions. C’est dans cette continuité que la norme ISO 20887, intitulée « Conception pour la démontabilité et l’adaptabilité », a été développée en 2020. Cette norme vise à optimiser la durée de vie des éléments dès la conception et l’amélioration de la documentation permettant de démonter les éléments et de leur donner des pistes de circularités.

    L’idée de concevoir des PM numériques ou BIM (Building Information Modeling) a été développée depuis quelques années pour répondre, entres autres, à ce besoin de documentation. 

    Le PM est une notion émergente qui vise à fournir une méthodologie et une structure de données pour la collecte et le traitement des informations pertinentes du bâtiment et de ses composants, en vue de leur inscription dans une économie circulaire. Ces informations sont rarement couvertes par d’autres documents et valorisent les usages actuels et futurs de ces composants en permettant, en particulier, leur réutilisation ou leur recyclage en fin de vie. Les PM peuvent être établis à différents niveaux : matériau, composant, système, bâtiment, cadastre. Différents acteurs vont intervenir à ces différents niveaux.

    La numérisation des PM dans le cadre du BIM porte un très grand potentiel (facilité de partage des informations, pérennité des données et traçabilité). Mais à la différence d’autres filières industrielles, un bâtiment est un assemblage complexe de nombreux matériaux et composants, dont la taille et la durée de vie sont plus longues que celles de la plupart des autres produits industriels. 

    Aussi, si le PM est souvent présenté comme une solution relativement simple à mettre en œuvre, le détail de son contenu, le support et l’accessibilité de son information sur le long terme sont en réalité très complexe. La diversité des usages BIM que doit supporter le PM, les interopérabilités nécessaires et les enjeux de pérennité de la donnée sont des sujets indispensables à l’implémentation du PM BIM et qui sont encore loin d’être résolus. 

    Enfin, pour conclure, Amélie Halbach a partagé quelques pistes d’outils existants : attestions ou fiches PM, plateformes PM, sites internet d’approvisionnement de matériaux de réemploi.

    Important consommateur de matières premières et producteur de déchets, le secteur de la construction fait l’objet de diverses études et actions visant à le faire entrer dans une démarche d’économie circulaire. Lors de cette rencontre-conférence, nous explorerons quelques pistes liées au réemploi des matériaux.

    La conception pour la démontabilité et l'adaptabilité, tel que spécifié dans la norme ISO 20887, est l’une des pistes explorées qui fait l’objet d’une attention croissante car diverses vertus écologiques y sont allouées. La chercheuse Amélie Halbach mettra en évidence les opportunités riches et foisonnantes de la création d’un passeport matériau pour définir et maintenir la transmission des informations entre les acteurs. En particulier quand celui-ci est en lien avec les pratiques du Building Information Modeling (BIM).

    Au-delà de la conception, comment réemployer les matériaux d’un bâtiment existant ?

    L’Administration des Ressources Immobilières de l’ULiège présentera l’exemple de l’opération de réemploi à grande échelle réalisée lors de la rénovation énergétique du bâtiment B22 (2017-2019). Cette opération a soulevé un certain nombre de questionnements et de défis (dont celui d’associer volonté de durabilité et question patrimoniale).

    Enfin, l’entreprise Circonflexe, facilitateur de circularité, partagera ses observations de terrain, ainsi que les solutions concrètes et durables qu’elle propose dans le réemploi de matériaux issus de bâtiments voués à être déconstruits. Lionel Delatte pointera notamment l’importance de réaliser un inventaire détaillé pour identifier le potentiel de réemploi des matériaux sur sites existants.