Orateur(s)
Jacques Teller Professeur d'Urbanisme et Directeur (Lema, ULiège)
Sébastien Brunet Professeur Extraordinaire (Faculté de Droit, de Science Politique et de Criminologie, ULiège) et Administrateur Général (IWEPS)
Aline Thiry Chargée de Recherche et Assistante (SPIRAL, ULiège)

Rencontre-conférence en ligne

Prévenir ou guérir ? La gestion des risques

Résumé

En collaboration avec Réjouisciences et la Maison des Sciences de l’Homme (ULiège), nous mettions, hier soir, la gestion des risques en perspective, avec, pour toile de fond, les inondations exceptionnelles de juillet 2021.

[2:56] Sébastien Brunet (Professeur Extraordinaire à la Faculté de Droit, de Science Politique et de Criminologie, ULiège et Administrateur Général de l’IWEPS) a introduit la rencontre en proposant une définition du concept de risque. Un concept qu’il définit à 2 pieds : il faut une probabilité d’occurrence d’un événement qui est dommageable - l’aléa (ce qui suppose un calcul, des données), et que cet aléa soit mis en relation avec la vulnérabilité du système concerné (un lieu, une population, une rivière, des habitations…)
Le risque, est donc le croisement entre ces 2 éléments ; l’aléa et la vulnérabilité du système.

Se faisant, il a rappelé que calculer une probabilité d’occurrence relève d’une grande difficulté, car cela nécessite une certaine connaissance. Or, on le sait, les données, à la base de la connaissance, se construisent.
On peut donc considérer qu’il y a tout une série de phénomènes dont on ne peut mesurer les risques puisqu’on ne les connait pas (encore). Et ceci est encore plus vrai aujourd’hui, dans le contexte de l’anthropocène (contexte où les activités humaines ont causé une rupture des équilibres naturels de la planète) de plus en plus caractérisé par une forme d’imprévisibilité.
La notion de la temporalité, notamment, change actuellement et pour beaucoup de phénomènes, il est important d’observer un cycle complet, à défaut de tomber dans le scénario de la « dinde inductiviste » (une illustration de saison dont on trouve une explication ici).

Ainsi, il faut admettre que le croisement entre la probabilité d’occurrence et la vulnérabilité est très fragile…
Pour conclure son introduction sur la notion de risque, Sébastien Brunet a insisté sur le fait que, tout comme les données qui sont construites, le risque est aussi une construction sociale, une manière de réfléchir le futur. Or, dans le contexte de l’anthropocène, il apparait que cette volonté d’essayer de prévoir et contrôler ce qui va se passer demain atteint des limites.
Ainsi, les ignorances étant de plus en plus nombreuses, sans doute, faut-il recourir à d’autres outils tels que le prospectivisme ou la créativité et ainsi augmenter notre approche du risque.  

[12:12] Jacques Teller (Professeur d'Urbanisme et Directeur du LEMA, ULiège) a ensuite pris la parole en faisant référence à la consultation citoyenne qu’il a réalisée, à la fin de l’été, à la demande du Gouvernement de la Région Wallonne.

Menée auprès de citoyens affectés par les inondations de juillet 2021, ce travail de consultation avait pour objectif de mieux comprendre comment ont été vécus les événements. De ce travail, qui l’a particulièrement marqué, tant l’expérience fut humainement forte, il a partagé 4 points :

  1. La connaissance des cartes aléas d’inondation en Région Wallonne est assez partielle. Un énorme travail de communication est encore à réaliser pour faire connaitre les risques d’inondation à la population.
  2. Il s’agit, en termes d’action publique, de composer avec des publics très variés, des plus experts (qui sont « informés » ) aux plus profanes. Mais les événements inédits de juillet dernier ont démontré que la conscience de la vulnérabilité chez la population pouvait donner lieu à des comportements finalement plus appropriés que chez les citoyens gérant la situation « comme d’habitude » (avec des réflexes inadaptés à la gravité des crues).
  3. L’hypothèse d’un repli sur soi, parfois avancée par les collapsologues, a été invalidée par les événements de juillet 2021. Les mécanismes de solidarité ont démontré toute leur efficacité. Les citoyens se sont mobilisés très rapidement et avant même que la puissance publique ne dispose des moyens pour agir. Il y a là une force mobilisatrice qui s’est révélée puissante et avec laquelle les autorités publiques auraient tout intérêt à composer dans une logique collaborative, plutôt que de vouloir s’ériger en puissance « indépendante ».
  4. Les défaillances de nos infrastructures (barrages, berges, voiries, chemins de fer…) ont été révélées au cours de cet été, alors que les changements climatiques évoluent bien plus rapidement que notre capacité à adapter celles-ci… Ainsi, s’il est évident qu’il faut développer des stratégies sur le long terme, il faut également admettre, aujourd’hui, l’importance de se préparer à l’événement qui va arriver et qu’on ne connait pas encore. Dans ce contexte particulier, il y a lieu de rendre ses lettres de noblesse à la tactique et au fait de s’entrainer ou se préparer (voire répéter des scénarii) pour développer notamment des liens entre experts, citoyens et autorités locales de manière, par exemple, à accélérer la transmission d’informations d’un lieu à l’autre en cas de crise.

À travers ces différents points, le Professeur Teller a largement souligné la nécessité de développer une culture et une meilleure connaissance du risque au sein de la population et ce, d’ailleurs, dès le plus jeune âge. Mais plus qu’à une logique de communication, il en appelle à une logique d’action et d’entraînement pour permettre aux citoyens d’être préparés par rapport aux événements que nous avons connus et que nous sommes susceptibles de connaitre dans les années qui viennent.  

[30:40] Enfin, Aline Thiry (Chargée de Recherche et Assistante au SPIRAL, ULiège) a développé une réflexion en trois points, quant à la planification d’urgence.

  1. Les événements de juillet ont permis de mettre en lumière que l’arrêté royal qui concerne la planification d’urgence (rédigé suite à la crise de Ghislenghien) n’accepte pas un cadre assez large. Aussi bien « géographiquement » que sur le plan temporel. Aucune référence n’est faite, notamment à la période de rétablissement (cette importante période d’ « après »). Ainsi, les gestionnaires de crise et les autorités ont dû composer avec un cadre inadéquat face à l’ampleur de la situation. Pour être résolues, les crises qui dépassent les cadres établis, appellent des réponses innovantes et collectives. La planification d’urgence, qui est aussi un travail de l’ombre, doit devenir un processus permanent.
  2. Le cadre actuel de la gestion de crise et de la planification d’urgence est trop « top down ». Il faut aujourd’hui imaginer le rôle que peut jouer la population en situation de crise, l’impliquer, dans toute son hétérogénéité. Au niveau de la gestion de crise, les comportements prosociaux sont très importants. Il y a lieu aujourd’hui d’étudier comment faire correspondre cette possibilité de mobilisation de la population et les besoins qu’on a, au moment de la gestion de crise.
  3. Enfin, l’impensé, aujourd’hui, c’est la phase de rétablissement. Il y a lieu ici, aussi, de redonner un rôle important à la population (rôle qu’elle joue) dans cette étape importante d’une gestion de crise.

Nous retiendrons, face à l’ampleur de cette crise, qu’une certaine humilité s’impose, face à la complexité du risque aujourd’hui. Un risque auquel il faut mieux préparer une population, à considérer dans son hétérogénéité. Une population qui a su également démontrer sa force mobilisatrice et dont il s’agit de reconsidérer le rôle, en matière de gestion de crise et de planification d’urgence,  dans des processus permanents de co-construction et d’apprentissage, avec la puissance publique.

Retrouvez ci-dessous le replay de cette conférence :

En raison des contraintes sanitaires, cette conférence se tiendra finalement en ligne.

Dans une société confrontée à des risques dont les conséquences sont multiples (santé, environnement, économique, social ou encore politique), diverses stratégies sont identifiées : de la prévoyance à la précaution, en passant par la prévention.

Ces mesures de gestion des risques sont politiques, elles impliquent de hiérarchiser certains risques par rapport à d'autres. En tout état de cause, nos sociétés ont principalement privilégié la prévention, faisant reposer les dispositifs d'analyse des risques sur le calcul de probabilité d'occurrence.

Malgré les mesures prises en amont, il n'est parfois pas possible de prévoir l'aléa ou l'ampleur inédite de ses conséquences (cf. Inondations de juillet 2021). Face à ces incertitudes, d'autres approches s'affranchissent de la prédictibilité, en proposant de travailler sur la notion de résilience, entendue comme une "capacité de rebond". N'est-ce pas là ouvrir la voie à une responsabilité individuelle accrue et donc un retour de la prévoyance ? D'autres approches encore, tentent d'ouvrir nos dispositifs classiques d'analyse des risques en y injectant des outils plus prospectifs favorisant l'établissement de scénarios. Confrontés à des risques globaux qui se transforment en crise, quels dispositifs devons-nous construire pour articuler solidarités locales et autorités publiques ? Quelles réactions adopter, quelles réparations proposer... quand "l'impensé" se présente ?

Cette rencontre sera l’occasion de faire le point sur la thématique et de dialoguer avec les intervenants dans une ambiance détendue et conviviale.

Avec la collaboration de la Maison des Sciences de l'Homme (ULiège) et Réjouisciences (ULiège).

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