Les maladies rares : enjeux, recherches et perspectives
Résumé
Dans le cadre de notre cycle de conférences organisées avec le CHU et dédiées aux défis en santé, nous nous intéressions aux maladies rares,un domaine où l'innovation médicale rencontre des enjeux organisationnels et économiques majeurs.
Le Professseur François Jouret, Chef de Service de Néphrologie au CHU de Liège, a introduit la séance en soulignant l'importance de la synergie entre le monde hospitalier, la recherche universitaire et les partenaires de l'innovation pour relever ces « défis en santé ». Il a notamment insisté sur le rôle central des centres universitaires dans le cadre du nouveau Plan belge pour les maladies rares (2026-2030), qui vise à sortir les patients de l'isolement en structurant des équipes pluridisciplinaires capables de cultiver la rencontre entre soins experts, enseignement et recherche de pointe. Ce cadre national est d'autant plus crucial que la réalité des maladies rares, bien que concernant des individus isolés par pathologie, constitue un défi de santé publique massif.
Sylvie Taziaux, Coordinatrice du Centre des Maladies Rares (CHU de Liège), a rappelé que si chaque maladie touche moins d’une personne sur 2000, on estime qu’il existe entre 6 000 et 10 000 maladies différentes, affectant au total 30 millions d’Européens et environ un demi-million de Belges. Ces pathologies sont pour la plupart génétiques et se manifestent dès l'enfance, entraînant des parcours de vie marqués par une errance diagnostique éprouvante. En l’absence de diagnostic rapide, les patients subissent souvent des erreurs médicales, des traitements inadaptés et un sentiment de solitude profond, d'autant que 80 % d'entre eux vivent avec un handicap ayant un impact lourd sur leur scolarité et leur insertion professionnelle. Pour répondre à cette détresse, le CHU de Liège a développé une « fonction maladie rare » qui centralise les demandes, oriente les patients vers les services experts via un site web dédié et organise tous les deux mois la Commission pour les Patients sans Diagnostic (CUP). Cette instance réunit généticiens, internistes, neurologues et médecins généralistes pour analyser les dossiers les plus complexes, une démarche qui s'inscrit parfaitement dans les axes du second plan national visant à améliorer la visibilité de l'expertise et à intégrer les trajectoires de soins de manière plus fluide.
L'accélération du diagnostic, pivot central de la prise en charge, trouve une illustration concrète dans les travaux de Tamara Dangouloff, Chercheuse Post-Doctorale à la Faculté de Médecine de l'ULiège, qui pilote le projet « Baby Detect ». Ce programme novateur de dépistage génomique néonatal propose de tester systématiquement les nouveau-nés pour identifier plus de 160 maladies traitables avant que les dommages ne deviennent irréversibles. Contrairement au dépistage classique qui repose sur des marqueurs biochimiques, Baby Detect utilise l'outil génétique pour repérer des mutations précises, offrant ainsi une fiabilité souvent supérieure. L'enjeu éthique est primordial : le programme se limite volontairement aux maladies apparaissant dans la petite enfance et disposant d'un traitement approuvé ou d'un parcours de soin immédiat, évitant ainsi d'annoncer aux parents des pathologies incurables ou à déclenchement tardif comme la maladie de Parkinson. Les résultats de l'étude pilote, menée sur plus de 6 800 enfants, montrent une acceptation massive des familles, avec seulement 10 % de refus, souvent liés à une appréhension face au risque perçu par les parents. Cependant, malgré ce succès scientifique, Tamara Dangouloff souligne la difficulté d'intégrer ce test dans le remboursement public, le budget de l'ONE étant actuellement limité, ce qui contraint le projet à chercher des soutiens auprès des mutuelles pour ne pas perdre le savoir-faire accumulé.
La recherche sur les maladies rares s'étend également au domaine de l'oncologie virale, comme l'a démontré le Dr Anne Van den Broeke, Directrice de Recherches en Oncogenèse Virale à l'Institut Jules Bordet et au GIGA (ULiège). Son équipe se consacre à l'étude de la leucémie/lymphome T de l'adulte (ATL), un cancer du sang provoqué par le virus HTLV-1. Ce virus, souvent méconnu bien qu'infectant au moins 25 millions de personnes dans des zones endémiques comme le Japon, l'Amérique du Sud ou certaines régions d'Afrique, place les porteurs dans une anxiété permanente, car 5 % d'entre eux développeront une forme de cancer foudroyante sans traitement curatif efficace. Grâce à une approche de recherche translationnelle partant de modèles animaux, l'équipe a mis au point une méthode de séquençage de nouvelle génération permettant d'établir un « score de clonalité virale ». Ce biomarqueur révolutionnaire permet de prédire quelles personnes infectées sont réellement à risque de développer la leucémie des années avant l'apparition des symptômes. L'impact humain est considérable : en plus d'identifier les patients nécessitant un suivi intensif ou l'inclusion dans des essais cliniques d'antirétroviraux, ce test permet de rassurer 80 % des porteurs qui, avec les anciens marqueurs, étaient faussement considérés comme à risque. Le Dr Van den Broeke a toutefois rappelé les obstacles persistants, notamment la difficulté de financer des recherches sur des cancers rares qui ne bénéficient pas de la même visibilité que les cancers du sein ou du côlon, ainsi que la nécessité de maintenir une collaboration internationale étroite pour pallier le faible nombre de patients par pays.
La mise à disposition de ces innovations au plus grand nombre pose enfin la question cruciale du financement et du remboursement, abordée par Olivier Ethgen, Chargé de Cours à la Faculté de Médecine de l'ULiège et CEO de SERFAN innovation. Il a rappelé que l'Union européenne a instauré dès 1999 des mesures incitatives pour les médicaments orphelins, reconnaissant que l'industrie pharmaceutique ne pouvait investir sans garanties de retour financier, comme des exclusivités commerciales prolongées. Aujourd'hui, les médicaments pour maladies rares ne sont plus une niche mais représentent un tiers des dossiers d'innovation soumis pour remboursement en Belgique. Le défi pour les autorités comme l'INAMI réside dans l'incertitude scientifique : les études cliniques sont souvent réalisées sur de très petits échantillons de patients, parfois sans groupe placebo, et utilisent des biomarqueurs intermédiaires plutôt que des preuves de survie à long terme. Pour ne pas bloquer l'accès aux soins tout en protégeant le budget public, la Belgique a massivement recours aux « Managed Entry Agreements » (MEA). Ces contrats de partage de risques permettent de rembourser un médicament sous conditions, l'industriel s'engageant à compenser financièrement l'État si l'efficacité promise n'est pas au rendez-vous en « vie réelle » ou si le plafond budgétaire est dépassé. Olivier Ethgen a conclu en soulignant que le futur du remboursement des maladies rares dépendra de notre capacité à mieux gérer ces incertitudes grâce à des infrastructures de données robustes, permettant une réévaluation continue de la valeur thérapeutique réelle de ces traitements coûteux mais indispensables.
Ce compte-rendu a été rédigé avec l’aide de l’IA.
Annonce
Les maladies rares représentent un défi majeur et multidimensionnel pour les systèmes de santé : diversité des causes, difficultés diagnostiques, absence de traitements pour de nombreuses pathologies, enjeux économiques sensibles…
Aujourd’hui, alors que 6 à 8% de la population sont concernés par ces maladies touchant l’ensemble des spécialités médicales, les obstacles restent considérables. Rareté des données, transition délicate entre recherche fondamentale et recherche translationnelle, financements insuffisants et peu pérennes pour la recherche, nécessité de collaborations internationales, ainsi que tensions autour du coût et du remboursement des traitements constituent autant de défis clairement identifiés par les acteurs du système de soins.
Cette rencontre réunira des intervenant·es aux expertises complémentaires afin d’offrir une vision globale - médicale, scientifique et économique - de cette réalité complexe.
Deux exemples d’avancées médicales illustreront concrètement ces enjeux.
D’une part, les travaux d’une équipe de chercheur·euses de l’Institut Jules Bordet - H.U.B. et du GIGA qui ont récemment conduit à l’identification d’un biomarqueur prédictif permettant de repérer, parmi les porteur·euses asymptomatiques du virus HTLV, les personnes à risque élevé de développer une leucémie agressive bien avant l’apparition des symptômes.
D’autre part, le programme Baby Detect, dédié au dépistage génomique néonatal pour identifier et traiter précocement des maladies rares.
La conférence mettra également en lumière des initiatives interdisciplinaires qui ouvrent de nouvelles perspectives prometteuses.
La conférence sera introduite par le Professeur François Jouret, Membre de la Fonction Maladies Rares du CHU de Liège.
Cette rencontre fait partie d’un cycle de conférences co-organisées avec le CHU de Liège, consacré aux défis en santé.
Cette conférence est reconnue par l'INAMI pour 1,5 points d'accréditation sous la rubrique Éthique et Économie pour l'année 2026 (Numéro d'accréditation : 26005223).
Objectifs de Développement Durable
